La petite main de Zoé :)






















J’ai suivi une thérapie pour arranger mon écriture..

Par Antoine Tissot, journaliste, 27 août 2015.

J'ai toujours écrit comme une buse. Ce n'est pas nouveau, puisqu'on peut dater le début de cette faillite au jour où j'ai appris à griffonner mon prénom sur une feuille. Je n'ai pas le souvenir d'avoir eu d'accident, ni de traumatisme qui aurait pu causer un tel acharnement graphique de ma part. Certains ont peur du noir, d'autres du gluten ou des araignées. Moi, ma putain de hantise, c'est d'écrire. Ce n'est qu'à l'âge adulte que j'ai appris qu'il existait de véritables scientifiques qui travaillaient sur cette peur de l'écriture, et qui pouvaient m'en sortir.



Une étude de l'INSEE datant de 2011 argue qu'en France, depuis une dizaine d'années, le pourcentage d'élèves en difficulté face à l'écrit a augmenté de manière significative et que « près d'un élève sur cinq est aujourd'hui concerné par ce problème en début de classe de 6 e ». Parmi ces troubles de l'écriture, on note la dysgraphie. Il s'agit d'une forme de dyslexie provoquant des difficultés à accomplir des gestes graphiques, affectant de fait directement l'écriture. Selon le neuropsychiatre Julian de Ajuriaguerra, est dysgraphique « tout enfant chez qui la qualité de l'écriture est déficiente alors qu'aucun déficit neurologique ou intellectuel n'explique cette déficience ». C'est mon problème, mais je ne suis pas le seul. D'après l'INSERM, 5 à 7 % des enfants de 5 à 11 ans seraient concernés par ce handicap.

Plus jeune, lorsque le professeur prononçait mon nom suivi de l'injonction « au tableau ! », j'étais bien sûr terrorisé. Mais ma hantise allait plus loin. En réalité, j'étais horrifié rien qu'à l'idée d'écrire – ou de dessiner – sur mes feuilles vierges qui n'attendaient qu'une chose : se faire recouvrir impunément le recto comme le verso. Mes camarades de leur côté, trouvaient un intérêt disproportionné à leur stylo afin de caricaturer le prof, écrire du rap grivois sur un coin de table ou dessiner des bites sur des feuilles doubles. Le milieu scolaire constitue le point névralgique d'un trouble de l'écriture comme la dysgraphie. Entre les devoirs à la maison, les devoirs surveillés, les notes à prendre et les interminables exercices à réaliser, il y avait en effet de quoi être anxieux. Et je l'étais.


Un exercice basique réalisé par l'auteur durant ses séances de graphologue (rectification : graphothérapie).

En inscrivant des mots sur une feuille, d'une certaine façon c'est son âme que l'on inscrit sur du format A4. Si vos tatouages en disent long sur votre histoire, sachez que votre écriture vous trahira encore plus – c'est ce que disent les théoriciens de la graphologie. Les utilisateurs de Wikipédia considèrent celle-ci comme « une technique pseudo-scientifique d'analyse de l'écriture qui affirme pouvoir déduire les caractéristiques psychologiques d'un individu à partir de l'observation de son écriture manuscrite ». C'est plutôt dur et réducteur, mais ça m'a donné un aperçu assez conséquent pour que je décide de m'y intéresser. C'est comme cela que j'ai rencontré Marie-Françoise Barbot.

Marie-Françoise est graphologue et rééducatrice graphique depuis une vingtaine d'années. Elle permet à des adultes et des enfants de mieux écrire, et intervient pour des cabinets de recrutement, des banques, des compagnies d'assurances ou encore la police scientifique. En plus d'expertiser de faux chèques et des lettres de menaces, Marie-Françoise a analysé un nombre incalculable d'écritures d'hommes politiques, de personnes déviantes, de pédophiles et d'autres personnalités à l'écriture bien trempée. J'ai voulu savoir à mon tour si entre mes lignes transpirait l'âme d'un sociopathe.

Après lui avoir envoyé une lettre bourrée de ratures accompagnée de carnets de correspondance de ma période adolescente et de quelques signatures tremblotantes, Marie-Françoise a été en mesure de réaliser un dossier complet sur ma personnalité.

Car rétrospectivement, mon écriture se trouve être la source d'un malaise profond et viscéral dont j'ai toujours souffert. Malgré un déterminisme technologique évitant désormais à l'être humain de se faire chier à écrire à la main, l'écriture manuscrite persiste et reste une pratique indispensable dans notre vie de tous les jours. Sans elle, impossible de signer ses chèques, passer des examens, faire sa JAPD, jouer au Pictionary ou envoyer des cartes postales d'insultes.

Le problème, c'est qu'à chaque fois qu'on me demandait de remplir de la paperasse administrative, de parapher un contrat ou de signer un devis, je devais m'appliquer à fond comme si je crochetais un coffre-fort. Bien souvent, le résultat était sans équivoque. Le truc s'apparentait davantage à un sismogramme satanique qu'à une œuvre manuscrite.



Heureusement, cette écriture infernale laisse des empreintes que la graphologie permet de tracer. Celle-ci lit la texture du trait, la pression appliquée sur le stylo et l'ordonnancement des lettres. « Ce sont des gestes qu'on ne contrôle pas qui émanent de notre main, mais aussi de notre cerveau », explique Marie-Françoise Barbot. Elle arrive à analyser l'écriture en percevant différents traits de personnalité comme les formes d'intelligences, le comportement, le psychisme, la confiance en soi, etc. « Le graphologue c'est le photographe de l'écriture à un moment donné. On n'écrit pas à 20 ans comme on écrit à 80. » Bilan humain pour certains, horoscope pour d'autres, la graphologie divise et intrigue dans sa capacité à analyser et à investiguer l'écriture manuscrite.

Après lui avoir envoyé une lettre bourrée de ratures accompagnée de carnets de correspondance de ma période adolescente et de quelques signatures tremblotantes, Marie-Françoise a été en mesure de réaliser un dossier complet sur ma personnalité à partir de la forme de mon écriture. En lisant le diagnostic, j'ai été rassuré de voir que je n'étais pas un potentiel Charles Manson. À l'issue de constats plutôt convaincants sur ma personnalité, la conclusion au niveau esthétique de mon écriture fut inévitablement brutale. Pour Marie-Françoise, mon écriture était en effet « chaotique ». « Vous n'écrirez jamais bien mais vous pourrez écrire mieux ! Après quelques séances de rééducation graphique vous serez plus lisible et vous prendrez plaisir à écrire », m'a-t-elle déclaré.

Ma rééducation graphique se composait de différents exercices d'écritures et de dessins à réaliser sur un cahier. Je devais prendre plaisir à écrire en « réapprenant les gestes en douceur », notamment avec des mouvements souples du poignet.

J'ai interprété ce verdict comme une bonne nouvelle. Je me suis donc rendu chaque semaine au cours de rééducation graphique pendant plus d'un an. Chaque séance d'une heure se déroulait de la même manière. Je me pointais au rendez-vous en apportant sur moi une montagne de matériel scolaire. Dans mon sac, on pouvait trouver une collection de crayons de couleurs, une panoplie de feutres classés selon l'épaisseur de la pointe et tout un tas de stylos improbables. Tout cela était exigé par Marie-Françoise. Son idée était de me familiariser avec le plus d'instruments graphiques possibles dans l'espoir de dénicher le stylo le plus adapté à ma dysgraphie.

Ma rééducation graphique se composait de différents exercices d'écritures et de dessins à réaliser sur un cahier. Je devais prendre plaisir à écrire en « réapprenant les gestes en douceur », notamment avec des mouvements souples du poignet. Pour y parvenir, Marie-Françoise me faisait faire des lignes, comme ces punitions que l'on donne aux éléments perturbateurs du fond de la classe. Elle m'enseignait également les courbures et les jambages que devaient comporter mes lettres



En parallèle, je devais travailler sur une nouvelle signature beaucoup plus « affirmée » et « convaincante » selon elle. Certains exercices consistaient aussi à écrire des pronoms comme « elle », « un » ou « une » en effectuant un cercle autour du mot. Le résultat ressemblait à de petits champignons visant à diluer mon écriture en la rendant précise et plus légère. Je bombardais donc mon cahier de champignons syllabiques à côté des lignes de « F », de « L » ou de « R ». Il arrivait aussi que je dessine des demi-cercles et des petits ponts emmêlés dans le but d'affiner mes « N » et mes « M ». À d'autres moments, mon travail consistait à dessiner frénétiquement un gros signe infini –8 – sur toute une page. Cet exercice, conseillé par ma graphothérapeute, constituait à la fois un échauffement et un défouloir particulièrement efficace. En dehors des séances de rééducation, je copiais de temps à autre de petits textes qui traînaient çà et là, mettant en œuvre tout ce que j'avais appris. Aujourd'hui, il m'arrive encore de recouvrir des feuilles de signes infini pour soulager mon écriture lorsqu'elle frôle l'implosion.

En l'espace d'un an, j'ai vu mon écriture basculer de l'exécrable à « l'à peu près lisible » grâce à la rééducation graphique de Marie-Françoise. Au début, j'avais l'impression d'être un enfant à qui l'on venait d'apprendre à écrire. Même si aujourd'hui, il me faut toujours une demi-heure pour recopier à l'écrit une recette de crêpes, ce travail m'a au moins permis de reprendre goût à l'écriture. La langue française me paraît désormais moins hostile. Il n'est pas exagéré de dire que j'ai repris confiance en moi en réapprenant à écrire.

Il est vrai que je n'ai pas choisi le meilleur moment pour devenir lisible. Aujourd'hui, les États-Unis considèrent déjà l'écriture cursive comme un vestige du passé. La Finlande quant à elle compte définitivement remplacer les cahiers par des claviers à l'orée de la rentrée scolaire 2016. Même si certains linguistes comme Alain Bentolila continuent de prôner l'écriture manuscrite, il y a de fortes chances que dans un futur proche nous nous servions de nos stylos comme de cotons tiges. Mais qu'à cela ne tienne. Aujourd'hui, je suis peut-être la seule personne heureuse lorsqu'elle signe un chèque ou remplit un formulaire, mais je suis aussi l'une des rares à savoir à quel point c'est compliqué.

Source : http://www.vice.com/fr/read/jai-suivi-une-therapie-pour-arranger-mon-ecriture-192